mercredi, mai 07, 2008

Palestine - Reste du monde: 1 - 0

Début 2007, EAPPI, en collaboration avec Terre des Hommes et CPT (Christian Peacemaker Team), a décidé de créer une équipe de football dans la vieille ville d'Hébron. La vieille ville est l'une des régions les plus affectées par l'occupation et la colonisation: sous contrôle total de l'armée israélienne (H2), la population palestinienne souffre d'une situation économique désastreuse, de l'omniprésence des soldats et autres check-points et du harcèlement des colons. Résultat: une jeunesse difficile, de la drogue et beaucoup de collaborateurs (des Palestiniens qui vendent des informations à l'armée israélienne). Un contraste avec la beauté des lieux (probablement le plus beau Souq (marché) de Palestine) et avec la vivacité économique d'il y a dix ans.
Notre terrain est une rue à côté d'un marchand de pigeons... Les grillages et les blocs de béton au fond empêchent l'accès à Shuhada Street, la principale rue d'Hébron il y a dix ans, aujourd'hui interdite aux Palestiniens.

Jeudi dernier, Niklas (mon collègue finlandais) et moi-même avons repris les entraînements de football (après une longue pause hivernale). Plus que nos qualités techniques et tactiques indéniables, c'est notre présence qui permet à ces entraînements d'avoir lieu. Sans internationaux, l'armée interdirait tout entraînement par mesure de "sécurité".


J'arme une frappe qui passera... trois mètres au-dessus. Rien perdu.

Autre lieu, autre présence protective, Susiya: village de tentes des South Hebron Hills, détruit à de nombreuses reprises par l'armée, harcelé régulièrement par les colons. Les EAs y passent la plupart de leurs week-ends. La semaine dernière, c'est une autre partie de football qui a animé notre soirée. Terrain de rocs, ballon dégarni, quelques hématomes. Et une victoire de la Palestine sur le reste de la communauté internationale. C'est tout ce que l'on peut espérer.


lundi, avril 14, 2008

La première gorgée de bière

Permettez-moi un petit moment de douceur dans ce monde de brutes. Il y a aussi de très bons côtés dans mon travail ici, au milieu de ce conflit. Je vous ai déjà parlé de l'accueil, des sourires, de la nourriture, du café, des amitiés.
Mais je ne vous ai pas encore parlé de la bière. "Haram!" me direz-vous. L'alcool est interdit pour les Musulmans. Mais il y a aussi des Chrétiens en Palestine. Et, aujourd'hui, j'ai visité une brasserie. Et oui, une brasserie. Celle de la bière Taybeh, "la meilleure de tout le Moyen-Orient" et la seule de Palestine.
Taybeh est l'unique village totalement chrétien de Cisjordanie et on y trouve trois églises (que j'ai visitées aussi, rassurez-vous).
La bière Taybeh a été créée en 1994 dans l'euphorie des Accords d'Oslo (qui étaient censés amener la paix au Moyen-Orient). Aujourd'hui, cette entreprise familiale est l'une des rares de Palestine (avec la compagnie de téléphonie mobile Jawwal) qui arrive à donner le tour malgré les conditions économiques en Cisjordanie.
La clé de ce succès: une méthode artisanale à l'allemande, des produits du terroir et un caractère tout palestinien.

Yasser Arafat aux côtés du patron de Taybeh beer. Même Abu Amar devait succomber aux charmes de cette blonde...

"Shooting back"

"Shooting back" pourrait être traduit par "Tirer à son tour" ou "rendre les coups (de feu)". Mais la seule arme légitime pour les EAs comme pour toutes les organisations non violentes en Cisjordanie, c'est l'appareil photo ou la vidéo. B'Tselem est l'une de ces organisations dont je vous parle si souvent (et avec quelle admiration).

En janvier 2007, B'Tselem a lancé le projet "Shooting back". Le principe est simple: donner des caméras aux Palestiniens qui vivent en zones de conflits pour qu'ils puissent à leur tour exprimer ce qu'ils vivent au quotidien. Le résultat fait parfois froid dans le dos, mais exprime mieux que mes mots la violence des colons, de l'armée, de l'occupation.

Faites un tour sur le site de B'Tselem et regardez surtout les vidéos concernant Hébron. Ca aide à comprendre.

Colons jetant des pierres sur les enfants du villages de Tuba dans les South Hebron Hills. Film de Muhammad Jundieh, 15 ans. Shooting back project. B'Tselem, 11 août 2007.

Juste deux mots sur Annapolis

Le processus d'Annapolis, en deux mots, c'est cette fameuse ambition de Bush de conclure une paix entre Israël et l'Autorité palestinienne d'ici à la fin de l'année.

Chez les Palestiniens et les Israéliens que j'ai rencontrés, l'évocation d'"Annapolis" provoque sourires sarcastiques, indifférence voire indignation. Mais, pour quelques commentateurs (dont je ne remets pas en doute la bonne foi), Annapolis est tout à fait crédible. Moi-même, je me disais: "Mais, après tout, pourquoi pas?" Malgré les check-points, malgré les colonies, malgré l'occupation... Même si les trois leaders qui sont au coeur de ce projet sont si faibles: Ehud Olmert (Premier ministre israélien) ne se remet pas de l'échec de la guerre du Liban; Mahmoud Abbas (son homologue palestinien) est perçu comme la marionnette des Américains; quant à Bush, je ne me permettrais pas de vous rappeler son incompétence crasse.

Mais, après tout, pourquoi pas?


Et bien non! On ne peut pas sérieusement y croire à Annapolis. Deux exemples récents m'ont enlevé tout espoir naïf.

Le premier date d'aujourd'hui même. Je visitais le village de Taybeh avec mes collègues de Yanoun (près de Naplouse) et un prêtre de la région (dont le frère est professeur à l'Uni de Lausanne à noter au passage). Ce prêtre nous décrivait les paysages alentour et nous dit: "Regardez. Là-bas vous pouvez voir l'avant-poste (de colonie) que les Israéliens ont enlevé suite à une promesse faite à Condoleezza Rice ("Condi", en deux mots, c'est l'émissaire de Bush dans la région pour le "processus d'Annapolis"). "Excellent!" me dis-je. Avant de constater que l'avant-poste était non seulement tout à fait bien présent, mais avait l'air d'être fait pour durer.

Colonie israélienne des environs de Taybeh.

Deuxième exemple, encore plus flagrant à mon sens. Il y a deux semaines, Olmert a promis à Condi d'enlever 50 "roadblocks" (rochers bloquant de nombreuses routes de Cisjordanie et restreignant la liberté de mouvement des Palestiniens). Certains questionnaient déjà l'efficacité d'une telle mesure étant donné qu'on compte plus de 560 obstacles physiques bloquant les routes de Cisjordanie (roadblocks, check-points, tas de terre...). Mais c'était déjà un début et les journaux (d'ici du moins) ont loué cette mesure à grand renfort de photos montrant les soldats débloquant les routes.


Un roadblock.

Or, il y a deux semaines, je me suis rendu dans mon ancien placement de Tulkarem et j'y ai rencontré mon ami qui travaille pour l'ONG israélienne B'Tselem. Et il m'en a parlé des roadblocks: sur trois routes des environs de Tulkarem, l'armée israélienne a mis en place un roadblock le mardi matin. Et l'après-midi, les mêmes soldats sont venus enlever les rochers à grand renfort de journalistes et de photographes. Je n'y croyais pas honnêtement. Mais l'information a été confirmée par d'autres sources tout aussi sérieuses et pas seulement dans la région de Tulkarem. Merci pour la bonne foi. Et pour la propagande digne de la défunte URSS.

Vous avez dit Anna qui?

mercredi, mars 26, 2008

Beaucoup à faire, trop à dire

Je néglige un peu mon blog. Je l'avoue. Ca doit être le rythme d'Hébron. On est quatre au lieu de deux pourtant. Et en plus jeunes, efficaces et motivés.

C'est peut-être ça le truc, très motivés. Du coup on est un peu tout le temps sur le pied de guerre (mauvaise expression dans ce contexte).
Tous les jours entre 07.00 et 08.00 et 12.00 er 13.00 pour accompagner les enfants à l'école.

Chaque week-end à Susiya dans ce village des collines du Sud d'Hébron pour assurer une présence internationale qui démotive les colons à venir attaquer les Palestiniens du lieu.

Récemment, on a assuré une présence similaire dans des maisons palestiniennes menacées à Hébron même par les excès des colons lors de la fête de Purim. Bilan: notre école et 4 familles palestiniennes attaquées.

Ensuite, il y a les patrouilles dans la ville, les rapports sur la situation, les soldats...








Aujourd'hui, j'ai même eu la chance de faire visiter la ville à une groupe de l'Uni de Lausanne. De l'advocacy en direct. Passionnant de pouvoir montrer, pour de vrai, cette situation absurde. Je crois qu'ils ont apprécié, et compris, que quelque chose clochait par ici.

Bref, après ces journées de souvent 12 heures, j'ai de la peine à trouver l'énergie pour expliquer tout ce que je vis par des mots.

jeudi, mars 13, 2008

Une ville fantôme

S'il y a une chose sur laquelle nous nous accordons, mes nouveaux collègues et moi, c'est le fait que Hébron est surréelle. Une ville totalement à la masse pour être honnête. Hébron (Al Khalil en arabe) est un peu le condensé ou le laboratoire de l'occupation et de la Cisjordanie: une vingtaine de check-points dans la vieille ville, 400 colons israéliens (et les plus fanatiques) pour 170'000 Palestiniens et environ 1500 soldats dont la seule tâche est la protection de ces colons.
Un colon et deux soldats israéliens

Pourtant, il y a trente ans, Hébron était une ville dynamique, la deuxième plus grande de Cisjordanie et l'un des centres économiques les plus importants de Palestine. Qu'est-ce qui a bien pu rendre cette ville ainsi? Comme pour beaucoup d'endroits dans cette région du monde, c'est paradoxalement la "sainteté" de la ville qui l'a desservie. Hébron abrite le Tombeau des Patriarches, le lieu où Abraham et sa femme Sarah ont été enterrés. Or, Abraham est l'ancêtre commun des trois religions, Juive, Musulmane et Chrétienne. Ainsi, le Tombeau est le deuxième lieu saint pour les Juifs, le quatrième pour les Musulmans (connu sous le nom de Mosquée d'Ibrahim).
Le Tombeau des Patriarches et, au premier plan, la colonie de Beit Romano

Dans les années 1980, un petit groupe de colons israéliens s'installent dans la vieille ville et depuis, ils n'en sont plus sortis, annexant de plus en plus de territoires. En 1997, trois ans après la signature des Accords d’Oslo, le Protocole d’Hébron a été signé entre l’Autorité palestinienne et le Gouvernement israélien. Un protocole qui divise la ville en deux : H1, sous contrôle palestinien (similaire aux Area A dans le reste de la Cisjordanie) et H2, sous contrôle israélien (Area C).
Aujourd’hui, 4 colonies sont établies dans H2 : Tel Rumeida, Beit Hadassah, Beit Romano et Avraham Avinu. De 400 à 800 colons, protégés par 1500 soldats au milieu des 40'000 Palestiniens vivant dans H2. Certaines routes sont interdites aux Palestiniens, des maisons palestiniennes sont tantôt prises par les colons ou par l’armée (pour des raisons de « sécurité »), des check-points sont installés à des endroits stratégiques pour protéger les colonies.


CP56: l'un des check-points d'Hébron (en haut à gche); Shuhaddah street, une rue (fantôme) interdite aux Palestiniens (drte). Et une autre rue, grillagée, pour empêcher les colons qui habitent au 1er étage de lancer des ordures sur les Palestiniens.

Les effets de cette colonisation ont été dévastateurs pour l’économie d’Hébron d’autant qu’une grande partie de la vieille ville et du marché d’Hébron sont sous H2 : 42% des habitations du centre ville ont été évacuées par les Palestiniens. 77% des établissements commerciaux ne sont plus ouverts et au moins 440 car ils ont été directement fermés par ordre militaire. Au début de la deuxième Intifada (2000), Hébron a été sous couvre-feu durant 182 jours, les habitants ne pouvant sortir de leur maison qu’une à deux heures par jour.

D’où mon titre de « Ville fantôme ». Quand on patrouille les rues d’Hébron-H1, on sent la chaleur d’une ville arabe, son souk, ses épices, ses bruits. Mais, quand on se rapproche de H2, les habitants commencent à disparaître, le silence s’installe indiciblement et les premiers soldats apparaissent. La vie est comme suspendue, surréelle. Kafka encore.
Je remercie par ailleurs mon collègue finlandais Niklas Saxen qui m'a aidé à préparer ce petit article sur Hébron.

mardi, mars 04, 2008

Welcome in Hebron

"Welcome in Hebron" est le titre du film du Sédunois David Fournier. Cet ancien EA était placé à Hébron en 2006 et c'est en lisant l'un de ses interviews dans Le Nouvelliste que j'ai décidé de devenir à mon tour un EA. Les Hébronites se souviennent encore avec émotion de David et David ne les a pas oubliés non plus.

Joute verbale entre un Palestinien (gche) et un jeune colon (drte) devant un soldat Israélien.

Me voici donc dans cette ville du Sud de la Cisjordanie, la plus peuplée de Palestine (170'000 habitants). La problématique ici diffère sensiblement de celle de Tulkarem puisque qu'elle concerne principalement la colonisation israélienne. 400 colons habitent le centre-ville et rendent la vie des Palestiniens très difficile: routes bloquées ou interdites, check-points et violences en tout genre. L'armée est présente en nombre (environs 1500 soldats), mais sa tâche principale est la protection des colons et non celle des Palestiniens.

Bref, de quoi donner assez de travail à mes trois collègues et moi. Comme je viens de rentrer d'un court séjour en Suisse, je ne vais pas entrer dans les détails de nos activités et de la situation ici, mais je voulais déjà vous donner un avant-goût de ce qui m'attend dans les semaines qui vont suivre.