mercredi, mars 26, 2008

Beaucoup à faire, trop à dire

Je néglige un peu mon blog. Je l'avoue. Ca doit être le rythme d'Hébron. On est quatre au lieu de deux pourtant. Et en plus jeunes, efficaces et motivés.

C'est peut-être ça le truc, très motivés. Du coup on est un peu tout le temps sur le pied de guerre (mauvaise expression dans ce contexte).
Tous les jours entre 07.00 et 08.00 et 12.00 er 13.00 pour accompagner les enfants à l'école.

Chaque week-end à Susiya dans ce village des collines du Sud d'Hébron pour assurer une présence internationale qui démotive les colons à venir attaquer les Palestiniens du lieu.

Récemment, on a assuré une présence similaire dans des maisons palestiniennes menacées à Hébron même par les excès des colons lors de la fête de Purim. Bilan: notre école et 4 familles palestiniennes attaquées.

Ensuite, il y a les patrouilles dans la ville, les rapports sur la situation, les soldats...








Aujourd'hui, j'ai même eu la chance de faire visiter la ville à une groupe de l'Uni de Lausanne. De l'advocacy en direct. Passionnant de pouvoir montrer, pour de vrai, cette situation absurde. Je crois qu'ils ont apprécié, et compris, que quelque chose clochait par ici.

Bref, après ces journées de souvent 12 heures, j'ai de la peine à trouver l'énergie pour expliquer tout ce que je vis par des mots.

jeudi, mars 13, 2008

Une ville fantôme

S'il y a une chose sur laquelle nous nous accordons, mes nouveaux collègues et moi, c'est le fait que Hébron est surréelle. Une ville totalement à la masse pour être honnête. Hébron (Al Khalil en arabe) est un peu le condensé ou le laboratoire de l'occupation et de la Cisjordanie: une vingtaine de check-points dans la vieille ville, 400 colons israéliens (et les plus fanatiques) pour 170'000 Palestiniens et environ 1500 soldats dont la seule tâche est la protection de ces colons.
Un colon et deux soldats israéliens

Pourtant, il y a trente ans, Hébron était une ville dynamique, la deuxième plus grande de Cisjordanie et l'un des centres économiques les plus importants de Palestine. Qu'est-ce qui a bien pu rendre cette ville ainsi? Comme pour beaucoup d'endroits dans cette région du monde, c'est paradoxalement la "sainteté" de la ville qui l'a desservie. Hébron abrite le Tombeau des Patriarches, le lieu où Abraham et sa femme Sarah ont été enterrés. Or, Abraham est l'ancêtre commun des trois religions, Juive, Musulmane et Chrétienne. Ainsi, le Tombeau est le deuxième lieu saint pour les Juifs, le quatrième pour les Musulmans (connu sous le nom de Mosquée d'Ibrahim).
Le Tombeau des Patriarches et, au premier plan, la colonie de Beit Romano

Dans les années 1980, un petit groupe de colons israéliens s'installent dans la vieille ville et depuis, ils n'en sont plus sortis, annexant de plus en plus de territoires. En 1997, trois ans après la signature des Accords d’Oslo, le Protocole d’Hébron a été signé entre l’Autorité palestinienne et le Gouvernement israélien. Un protocole qui divise la ville en deux : H1, sous contrôle palestinien (similaire aux Area A dans le reste de la Cisjordanie) et H2, sous contrôle israélien (Area C).
Aujourd’hui, 4 colonies sont établies dans H2 : Tel Rumeida, Beit Hadassah, Beit Romano et Avraham Avinu. De 400 à 800 colons, protégés par 1500 soldats au milieu des 40'000 Palestiniens vivant dans H2. Certaines routes sont interdites aux Palestiniens, des maisons palestiniennes sont tantôt prises par les colons ou par l’armée (pour des raisons de « sécurité »), des check-points sont installés à des endroits stratégiques pour protéger les colonies.


CP56: l'un des check-points d'Hébron (en haut à gche); Shuhaddah street, une rue (fantôme) interdite aux Palestiniens (drte). Et une autre rue, grillagée, pour empêcher les colons qui habitent au 1er étage de lancer des ordures sur les Palestiniens.

Les effets de cette colonisation ont été dévastateurs pour l’économie d’Hébron d’autant qu’une grande partie de la vieille ville et du marché d’Hébron sont sous H2 : 42% des habitations du centre ville ont été évacuées par les Palestiniens. 77% des établissements commerciaux ne sont plus ouverts et au moins 440 car ils ont été directement fermés par ordre militaire. Au début de la deuxième Intifada (2000), Hébron a été sous couvre-feu durant 182 jours, les habitants ne pouvant sortir de leur maison qu’une à deux heures par jour.

D’où mon titre de « Ville fantôme ». Quand on patrouille les rues d’Hébron-H1, on sent la chaleur d’une ville arabe, son souk, ses épices, ses bruits. Mais, quand on se rapproche de H2, les habitants commencent à disparaître, le silence s’installe indiciblement et les premiers soldats apparaissent. La vie est comme suspendue, surréelle. Kafka encore.
Je remercie par ailleurs mon collègue finlandais Niklas Saxen qui m'a aidé à préparer ce petit article sur Hébron.

mardi, mars 04, 2008

Welcome in Hebron

"Welcome in Hebron" est le titre du film du Sédunois David Fournier. Cet ancien EA était placé à Hébron en 2006 et c'est en lisant l'un de ses interviews dans Le Nouvelliste que j'ai décidé de devenir à mon tour un EA. Les Hébronites se souviennent encore avec émotion de David et David ne les a pas oubliés non plus.

Joute verbale entre un Palestinien (gche) et un jeune colon (drte) devant un soldat Israélien.

Me voici donc dans cette ville du Sud de la Cisjordanie, la plus peuplée de Palestine (170'000 habitants). La problématique ici diffère sensiblement de celle de Tulkarem puisque qu'elle concerne principalement la colonisation israélienne. 400 colons habitent le centre-ville et rendent la vie des Palestiniens très difficile: routes bloquées ou interdites, check-points et violences en tout genre. L'armée est présente en nombre (environs 1500 soldats), mais sa tâche principale est la protection des colons et non celle des Palestiniens.

Bref, de quoi donner assez de travail à mes trois collègues et moi. Comme je viens de rentrer d'un court séjour en Suisse, je ne vais pas entrer dans les détails de nos activités et de la situation ici, mais je voulais déjà vous donner un avant-goût de ce qui m'attend dans les semaines qui vont suivre.

jeudi, février 14, 2008

De la valeur des hommes

Ce soir une femme est morte dans un village des alentours de Tulkarem car les soldats du check-point d'Al Jarushiya n'ont pas laissé passer l'ambulance qui venait la chercher. A Anabta, un autre CP que nous observons régulièrement, les soldats tiraient sur toute personne essayant de sortir de son véhicule. Nous n'étions pas là et nous n'aurions probablement rien pu faire. Le CICR nous avait assuré qu'ils coordonnaient le libre passage des ambulances aux divers CP.

Personne ne parlera de cet "incident" dans la presse suisse ou internationale demain. Un numéro de plus parmi les civils Palestiniens qui meurent chaque jour en Cisjordanie ou à Gaza. Les Palestiniens ne sont que des animaux sur lesquels on peut tirer sans avoir de comptes à rendre à personne. Ce sont tous des terroristes après tout. Je ne savais pas que certains hommes avaient plus de valeur que d'autres.



La Saint Valentin à Tulkarem

En ce soir de Saint Valentin, des centaines de personnes attendent sous la pluie de pouvoir sortir de Tulkarem et rentrer chez eux. Trois nouveaux check-points (CP) ont été installés autour de Tulkarem (Shwaika, Bal'a et Far'oun) et empêchent quiconque de quitter Tulkarem depuis midi. Un de nos amis et Field worker pour une ONG israélienne des droits de l'homme est bloqué depuis plus de cinq heures à un CP.
Impossible pour nous ni même pour le CICR de faire quoi que ce soit car c'est l'armée israélienne qui dicte les règles ici. Impossible pour moi de vous décrire sur ce blog ce qu'est la vie sous occupation. Même Kafka n'aurait pas pu imaginer une telle situation où quiconque peut être arrêté pour la seule faute d'être Palestinien et où les soldats tirent à balles réelles sur les enfants qui jettent des pierres.

mardi, février 12, 2008

Tulkarem sous scellés

Depuis une semaine jour pour jour, Tulkarem et ses environs sont bloqués par l'armée israélienne. Un nouveau flying check-point (CP) a été mis en place à Al Jarushiya, entre Tulkarem et Deir al-Ghusun, et les CP d'Anabta et d'Alras/Jbarah sont plus difficiles que jamais.

Flying CP d'Al Jarushiya

Les jeunes gens de moins de 35 ans résidant au Nord de Tulkarem ne peuvent franchir le CP d'Al Jarushiya. Parmi bien d'autres cas, un médecin n'a pas pu gagner l'hôpital de Tulkarem et beaucoup de nos étudiants de l'Université de Kadoorie n'ont jamais pu assister à notre cours de lundi.

Quant aux jeunes de Tulkarem, il leur est pratiquement impossible de sortir de leur ville par les check-points d'Anabta et d'Alras/Jbarah. Le concert de Dar Qandeel (notre groupe de musique local), prévu à Qalqilia mercredi, a dû être annulé. Par ailleurs, Azzun, un village au Sud de Tulkarem, est sous couvre-feu depuis une semaine également.

Mes trois valeureux étudiants. L'un d'entre eux a même échappé à la vigilance de l'armée pour venir à mon cours.
La situation est comme paralysée, un coup dur de plus pour l'économie locale qui n'avait pas besoin de ça. Et un coup de plus porté au moral des Tulkarémites. L'argument sécuritaire est avancé par l'armée, mais cela ressemble une fois de plus à une punition collective suite à l'attentat de Dimona. D'aucuns craignent que ce bouclage du Nord de la Cisjordanie annonce une future attaque sur Gaza. Mais il nous faut espérer que cela ne soit pas le cas.

mardi, février 05, 2008

Un petit gauchiste d'Europe

"Tu n'es qu'un petit gauchiste d'Europe!" Voilà ce que m'a dit un soldat israélo-français à un check-point ce soir alors que je lui demandais si un bus avec des femmes et des enfants pouvait passer devant la queue d'une cinquantaine de voitures bloquées depuis des heures par ce même soldat. Petit, je peux pas nier. D'Europe non plus. Même si la Suisse c'est pas vraiment l'Europe. Gauchiste, j'ai toujours un peu de peine avec la connotation parfois négative du terme et je viens finalement plutôt d'une famille de centre-droit. Bref, je me suis remis en question. Ne suis-je qu'un "petit gauchiste d'Europe"? Est-ce que ce que je fais ici a réellement un sens ou ne suis-je qu'un stupide utopiste? Ou pire, est-ce que j'aide les Palestiniens qui ne sont, en fin de compte, que des terroristes?

Aujourd'hui, j'ai vu un paysan d'une quarantaine d'années pleurer en nous expliquant sa vie ici entre le mur et une fabrique de produits chimiques. Fatigué de se battre pour continuer à cultiver sa terre et de subir pressions et menaces.

J'ai vu un enfant d'à peine 4 ans attendre des heures à ce même check-point car son père a 32 ans et aucun homme entre 18 et 35 ans n'était autoriser à sortir de Tulkarem pour rejoindre les villages alentours.

Quatre familles de Far'un, un village des environs de Tulkarem, se demandent chaque soir quand les soldats et les bulldozers viendront détruire leurs maisons, "trop proches du mur". Et construites 4 ans avant ce même mur.

Alors je sais bien que deux Palestiniens perdus et minables se sont fait exploser à Dimona hier. Et ça m'emmerde. Ca m'emmerde parce qu'une femme est morte. Ca m'emmerde parce qu'ils ne comprennent pas que tuer des innocents ça n'aide personne. Ca m'emmerde parce que ça légitime en quelques sortes tout ça: les punitions collectives, le mur, les maisons démolies, les paysans qui pleurent et les enfants aux check-points. Ca m'emmerde parce que ces punitions collectives créent de la rancoeur, de la haine et poussent certains Palestiniens à des actes désespérés et destructeurs.

Alors oui, je me remets en question. Mais si tenter de minimiser les violations des droits humains dans une région au bout du rouleau c'est n'être qu'un petit gauchiste d'Europe. Alors oui. Pourquoi pas? Et finalement, alors que cet arrogant soldat français menaçait de m'arrêter et me poussait loin de ce check-point, le bus plein d'enfants passait le barrage et continuait sa route.


Abdulkarim Saadi (à gauche) et Abdulkarim Dalbah (à droite), deux Palestiniens qui luttent pour un peu plus de respect des droits de l'homme ici depuis des années (avec B'Tselem, ONG israélienne, et ISM). Et qui, malgré tout, continuent de sourire. Quand je travaille avec eux, je ne me demande plus ce que je fais ici.