jeudi, mars 13, 2008

Une ville fantôme

S'il y a une chose sur laquelle nous nous accordons, mes nouveaux collègues et moi, c'est le fait que Hébron est surréelle. Une ville totalement à la masse pour être honnête. Hébron (Al Khalil en arabe) est un peu le condensé ou le laboratoire de l'occupation et de la Cisjordanie: une vingtaine de check-points dans la vieille ville, 400 colons israéliens (et les plus fanatiques) pour 170'000 Palestiniens et environ 1500 soldats dont la seule tâche est la protection de ces colons.
Un colon et deux soldats israéliens

Pourtant, il y a trente ans, Hébron était une ville dynamique, la deuxième plus grande de Cisjordanie et l'un des centres économiques les plus importants de Palestine. Qu'est-ce qui a bien pu rendre cette ville ainsi? Comme pour beaucoup d'endroits dans cette région du monde, c'est paradoxalement la "sainteté" de la ville qui l'a desservie. Hébron abrite le Tombeau des Patriarches, le lieu où Abraham et sa femme Sarah ont été enterrés. Or, Abraham est l'ancêtre commun des trois religions, Juive, Musulmane et Chrétienne. Ainsi, le Tombeau est le deuxième lieu saint pour les Juifs, le quatrième pour les Musulmans (connu sous le nom de Mosquée d'Ibrahim).
Le Tombeau des Patriarches et, au premier plan, la colonie de Beit Romano

Dans les années 1980, un petit groupe de colons israéliens s'installent dans la vieille ville et depuis, ils n'en sont plus sortis, annexant de plus en plus de territoires. En 1997, trois ans après la signature des Accords d’Oslo, le Protocole d’Hébron a été signé entre l’Autorité palestinienne et le Gouvernement israélien. Un protocole qui divise la ville en deux : H1, sous contrôle palestinien (similaire aux Area A dans le reste de la Cisjordanie) et H2, sous contrôle israélien (Area C).
Aujourd’hui, 4 colonies sont établies dans H2 : Tel Rumeida, Beit Hadassah, Beit Romano et Avraham Avinu. De 400 à 800 colons, protégés par 1500 soldats au milieu des 40'000 Palestiniens vivant dans H2. Certaines routes sont interdites aux Palestiniens, des maisons palestiniennes sont tantôt prises par les colons ou par l’armée (pour des raisons de « sécurité »), des check-points sont installés à des endroits stratégiques pour protéger les colonies.


CP56: l'un des check-points d'Hébron (en haut à gche); Shuhaddah street, une rue (fantôme) interdite aux Palestiniens (drte). Et une autre rue, grillagée, pour empêcher les colons qui habitent au 1er étage de lancer des ordures sur les Palestiniens.

Les effets de cette colonisation ont été dévastateurs pour l’économie d’Hébron d’autant qu’une grande partie de la vieille ville et du marché d’Hébron sont sous H2 : 42% des habitations du centre ville ont été évacuées par les Palestiniens. 77% des établissements commerciaux ne sont plus ouverts et au moins 440 car ils ont été directement fermés par ordre militaire. Au début de la deuxième Intifada (2000), Hébron a été sous couvre-feu durant 182 jours, les habitants ne pouvant sortir de leur maison qu’une à deux heures par jour.

D’où mon titre de « Ville fantôme ». Quand on patrouille les rues d’Hébron-H1, on sent la chaleur d’une ville arabe, son souk, ses épices, ses bruits. Mais, quand on se rapproche de H2, les habitants commencent à disparaître, le silence s’installe indiciblement et les premiers soldats apparaissent. La vie est comme suspendue, surréelle. Kafka encore.
Je remercie par ailleurs mon collègue finlandais Niklas Saxen qui m'a aidé à préparer ce petit article sur Hébron.

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